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- Et toi alors ?
Il lui a retourné la question, la regardant de côté, penché en avant. Elle, s'étale sur le banc qu'ils partagent, privés de la lumière orangée d'un lampadaire qui aura rendu l'âme. Il fait le dos rond et Elle s'installe dans une position de plus en plus outrageuse. Il ne relève pas, Il ne relève plus, Il l'a connaît suffisamment pour savoir qu'Elle ne recollera ses genoux que quelques instants avant de s'ouvrir à nouveau comme une fleur de nuit. Les deux bras posés le long du dossier de bois, Elle prend un temps de réflexion pour bien préparer sa réplique, son petit non-dit, ses phrases qui veulent dire tout le contraire, qui cachent pour mieux révéler. Il s'impatiente.
- J'ai demandé à un ami.
Il se redresse, la regarde éberluée. Elle ? Elle regarde devant elle, évitant de montrer ses yeux qui pourraient révéler son mensonge. Elle va se brûler. Il garde la bouche ouverte, observant autrement sa comparse en tentant d'imaginer. Elle ? Silence.
- Depuis j'en ai vu d'autres...
Elle en rajoute une couche. Il ne préfère pas réagir. Elle fait bouger ses lèvres de droite à gauche en fronçant les sourcils, mâchant bien les pensées avant d'oser les lâcher. Elle a peur d'aller trop loin, Il reste accroché à ce mouvement. Elle s'arrête, se tourne vers lui en posant ses mains entre eux deux. Encore une hésitation. Elle regarde ses ongles en levant les sourcils. Il reste passif, attendant avec appréhension la prochaine révélation. Il
ne respire plus. Elle se penche en avant, légèrement. Il ferme les yeux. pour éviter qu'ils ne tombent sur une vision qui risquerait de le déconcentrer. De toute façon Elle observe ses ongles.
- Ça te dirait ?
Ses paupières se relèvent d'un coup. Merde, Il a vu. Tant pis, Il fixe le crâne quelques centimètres au dessus en attendant que les pupilles soient à sa portée. Il repense à la question. Il a mal entendu, certainement, Elle n'a quand même pas... ? Elle relève la tête, impassible, ou presque, Elle a bien préparé son masque. Elle s'avance un peu. Il ne bouge pas, déglutit difficilement.
- Ça n'engage à rien. Tu serais pas le premier.
Dans quelle vie s'est-Elle engagée ? Il ne la regarde plus comme avant. Il flanche. Elle se rapproche encore. Elle laisse ses paumes à quelques centimètres de sa peau à lui, sans le toucher, mais il lui suffirait d'un mouvement pour que tout bascule. Elle approche, lentement, Elle joue un jeu très dangereux, Elle le sait. Il plisse les yeux, jusqu'où ira-t-Elle ? Jusqu'où est-Elle déjà allée ? Jusqu'où est-Elle capable d'aller ? Leurs visages se frôlent presque, mais il n'y a toujours aucun contact, Elle y veille. Aucun contact. Ils s'observent, se surveillent. Elle regarde par dessus son épaule.
- Alors, pourquoi pas ?
Ce mouvement, ce souffle, frôlement... Et tout s'enchaîne. L'effleurement devient écrasement, la nuance devient abrupte. Il l'étreint, Il l'embrasse, Il la dévore. Ils ont perdu tout contrôle. Elle a perdu le contrôle de son jeu, Il a perdu le contrôle de lui-même. Elle ferme les yeux et laisse partir l'engrenage, gémissante, s'agrippant à lui. Ils s'accrochent l'un à l'autre, terrifiés par ce qui arrive, terrifiés par ce monde, la mort qui entoure, la vie à poursuivre. Il becquette plus qu'Il ne bécote, comme un vautours sur un cadavre, car c'est tout ce qu'Il attendait en fait, qu'Elle ne soit plus que mort, tellement brisée que la vie l'ai quittée. Sa vie lui faisait peur. Ils en ont tous les deux plus ou moins conscience, et Il brise contre lui ce corps qui empeste la cendre froide. Ils savent tous les deux que c'est la fin, et ils fêtent cette fin du monde, de leur monde, par la frustration gardée trop longtemps en eux. Ils la font rejaillir, et la sortent en violence bestiale. Il lui fera l'amour sur ce banc avant que tout ne soit terminé.
L'amour n'est pas l'amour s'il fane lorsqu'il se trouve que son objet s'éloigne.
Quand la vie devient dure, quand les choses changent, le vrai amour reste inchangé.
William Shakespeare____
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